Avec leur studio et label Deewee, les 2 Many DJ’s prennent de la hauteur

Depuis le début des années 2000, les frères belges Stephen et David Dewaele – avec leur concept 2 Many DJ’s et leur groupe Soulwax – ont apporté un souffle nouveau à la club culture, mélangeant techno et rock, pop et house, mainstream et underground...

Avec leur studio et label Deewee, les 2 Many DJ’s prennent de la hauteur

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Depuis le début des années 2000, les frères belges Stephen et David Dewaele – avec leur concept 2 Many DJ’s et leur groupe Soulwax – ont apporté un souffle nouveau à la club culture, mélangeant techno et rock, pop et house, mainstream et underground en un grand tourbillon dansant, décomplexé et hédoniste. Capables de secouer des milliers de festivaliers comme d’organiser les soirées confidentielles Despacio, au sound system imparable, avec leur meilleur ami James Murphy de LCD Soundsystem, Stephen et David ont cédé à leur rêve d’enfant en construisant en 2012, à Gand leur ville natale, un petit bijou d’architecture dernier cri.

Une sorte de quartier général où l’on trouve un studio d’enregistrement, un lieu de répétition, une discothèque/bibliothèque à faire pâlir tout digger qui se respecte, mais aussi des dépendances histoire d’accueillir les nombreux collaborateurs qu’on retrouve signés sur Deewee. Un label lancé en 2015 juste au moment où le studio sortait de terre comme une nouvelle étape des nombreuses péripéties du duo, qui s’est imposé tout doucement et discrètement, et qui aujourd’hui lance les hostilités avec sa cinquantième sortie : une double compilation regroupant le best of (ainsi qu’une poignée d’inédits) de ce label pas comme les autres où se côtoient l’italodisco minimale de Emmanuelle, la transe cosmique de Bolis Pupul, la house exotique de Phillipi & Rodrigo, le krautrock solaire de Die Verboten (pseudo des 2 Many DJ’s) ou la fusion enchantée de Charlotte Adigéry.

La façade sublime et tout en carreau de votre studio, c’est un hommage à Jean-Pierre Raynaud ?

Stephen Dewaele : Un peu, mais c’est surtout une référence au collectif d’architectes italiens Superstudio dont nous sommes fans et aussi à notre amour du design japonais. Ce qui est amusant, c’est que le bâtiment étant petit finalement, ils ont développé l’espace au maximum, aucun centimètre carré n’est perdu ! On n’a pas vraiment été inspiré par d’autres studios, mais on a pris des éléments qui nous plaisaient à droite et à gauche. Par exemple, la control room est exactement la même, en termes de dimension et d’agencement, que celle qu’on avait dans notre ancien studio parce que ça fait partie de notre processus créatif. Je dirais que ce building a été exactement conçu pour nous.

David Dewaele : Sur les photos, on peut penser à tort que c’est immense. Quand on est à l’intérieur, on a un peu l’impression d’être dans un labyrinthe mais c’est parce que l’espace est utilisé au plus juste.

Photo : Maxime Verret

Qu’est-ce qu’on y trouve exactement ?

David Dewaele : Il y a le studio audio, la plus grande pièce du bâtiment, d’où on te cause en ce moment et qui est un peu l’élément central, le lieu où l’on passe le plus de temps. Quand on monte d’un étage, on retrouve notre discothèque avec tous nos vinyles, une petite cuisine avec une terrasse et un autre studio qui nous sert essentiellement au montage audio et vidéo, il y a aussi une petite chambre avec salle de bains pour nos invités. Puis quand on monte encore d’un niveau, on trouve une sorte de penthouse aménagé où on peut écouter de la musique, jouer du piano, lire, regarder des films.

Vous habitez sur place ?

Stephen Dewaele : Non, il est nécessaire que ça reste un lieu pour travailler et trouver l’inspiration, ce n’est pas une bonne idée d’habiter là où on travaille, mieux vaut départager le peu de vie privée qu’il nous reste de notre travail.

David Dewaele : Quand on a construit le building, c’est Stephen qui a eu l’idée d’en faire un endroit différent des studios classiques, qui combine lieu de travail et de vie. Le but c’est de n’inviter que des gens qu’on connait ou avec qui on a envie de collaborer, tout est enregistré, mixé, produit ici, et tout ce qui est créé dans le studio sort ensuite sur notre label Deewee.

Stephen Dewaele : D’ailleurs, le building a le 1er numéro du catalogue, le Deeweee001, c’est évidemment un clin d’œil à Factory Records qui a toujours été une grande inspiration pour nous, ne serait-ce que par ce choix décalé de s’installer à Manchester et pas à Londres. La seule différence avec eux, c’est qu’on ne cherche pas notre Martin Hannett !

Dès le départ, l’idée était d’en faire un lieu collaboratif ?

Dave Dewaele : C’était surtout l’envie de développer des idées avec d’autres musiciens. Disons que la tendance actuelle qui consiste à travailler à distance et s’envoyer des bouts de morceaux par internet ne nous convient pas vraiment, on aime être dans la même pièce que les gens avec qui on travaille. Être les énièmes producteurs de l’album d’une grosse star à qui tu as envoyé des démos et dont tu n’as finalement aucun retour, ce n’est pas notre conception du métier. On préfère passer notre temps sur des projets plus confidentiels mais qui nous apportent plus de plaisir.

Stephen Dewaele : Dave et moi on est surtout attiré par des musiques qui ont une histoire particulière par la manière dont elles sont composées, agencées et construites, comme lorsqu’un morceau censé être underground devient mainstream. Collaborer avec d’autres gens, et le tout en partant de zéro, nous offre la chance de réfléchir à comment aller plus loin, de ne pas être influencé par ce qui est “tendance“ dans l’industrie, de ne pas réfléchir uniquement en termes de nombres de streams, de ne pas se laisser engloutir par le management, bref tout ce qui tourne autour de la musique mais qui n’en est pas. Deewee nous permet de nous retirer dans ce building et d’essayer de faire de la musique qu’on n’entend pas ailleurs, ni à la radio, ni sur les plateformes de streaming, ni à la télé.

Justement, comment se passent ces collaborations ? 

Stephen Dewaele : C’est très différent à chaque fois, parfois ils viennent avec des ébauches, il y a des jours où rien ne se passe et on essaie de les aiguiller : “Tiens si tu essayais un tempo à 110 BPM ?”, “Et pourquoi tu n’utiliserais pas plutôt pas cette machine ?” Travailler dans ce studio avec d’autres personnes nous a appris une chose majeure : les limitations sont une bonne chose, apportent à la créativité et le résultat offre souvent quelque chose de plus original et intéressant.

David Dewaele : On leur laisse un ou deux jours pour commencer à travailler, pendant ce temps-là on s’occupe ailleurs. De toute manière on a toujours deux ou trois projets en cours, ça peut-être un remix, un morceau de Deewee qu’on peaufine, une maquette pour Soulwax, un mix des 2 Many DJ’s qu’on doit faire pour la BBC… Et deux ou trois fois par jour, on monte dans le studio pour voir où ils en sont, écouter, les lancer sur telle idée plutôt que telle autre, essayer de développer des choses ensembles.

Photo : Maxime Verret

Pourquoi avoir mis aussi longtemps pour monter votre propre label quand tous vos amis dans le métier ont déjà le leur ?

Stephen Dewaele : Peut-être parce ça nous a permis de voir comment ça se passe. Ces dernières années on a été pas mal approché par des maisons de disques qui nous proposaient de devenir directeurs artistiques, mais pour être honnête, ça ne nous intéresse absolument pas. Ce qu’on souhaitait c’était avoir notre bâtiment, mais à la condition que tout ce qu’on sort soit produit ici avec Dave et moi. Toutes ces règles sont un peu faites pour ne pas avoir à subir ce qu’on a pu observer chez d’autres labels, où tu deviens une chaîne de distribution : on t’envoie une démo, elle te plaît et tu la sors sur le marché !

Imaginons que j’ai envie de travailler avec vous, comment fait-on pour venir enregistrer ici ?

David Dewaele : Il faut d’abord qu’on devienne amis, qu’on fasse connaissance et qu’on s’apprécie. Pour la plupart ce sont des gens avec qui on a travaillé d’une manière ou d’une autre, des artistes rencontrés en tournée, certains qui faisaient nos 1ères parties. Mais, pour que les choses soient claires, Deewee n’est pas un label à qui on envoie une démo et on va te répondre : “Trop cool, on le signe !”

En général, ça vous prend combien de temps pour finaliser un morceau Deewee ?

Stephen Dewaele : ça dépend d’énormément de facteurs technologiques comme humains. Par exemple, les Sworn Virgins sont vraiment incroyables, ils se lancent dans des jams de plus d’une heure, avec des moments incroyables, mais ils ne sont jamais satisfaits. Alors Dave et moi on retouche tout ça, on coupe certaines parties, on édite des passages, et au final les morceaux avec eux se construisent de manière très rapide, d’un claquement de doigts ! Avec d’autres artistes comme Charlotte Adigéry ou Movulango, on travaille de manière totalement différente, déjà parce qu’ils habitent en Belgique donc ça leur laisse plus de temps pour nous voir, mais aussi parce qu’on réfléchit beaucoup sur la musique, les paroles, l’expressionnisme qu’ils veulent exprimer.

Vous avez l’impression qu’il existe un son Deewee ?

Dave Dewaele : Oui, mais c’est surtout aux autres de le dire. Je pense qu’avec la compilation, certains vont mieux comprendre le concept Deewee, le fait que les morceaux sont très différents les uns des autres mais qu’esthétiquement il existe une cohésion sonore qui nous est propre.

Stephen Dewaele : On est conscient de ce qu’on produit, mais on n’organise pas non plus des réunions où on définit ce que pourrait être le son Deewee, jamais !

Vous accordez aussi un grand intérêt aux illustrations, en travaillant avec le studio parisien III-Studio, la cohésion musique/image est importante ?

Stephen Dewaele : Avec Ill-Studio, c’est un peu comme faire de la musique, il n’existe pas vraiment de règles, on tente en permanence de nouvelles choses. Il est vrai qu’aux débuts du label on focalisait sur une identité en noir et blanc, puis on a incorporé d’autres codes graphiques, des photos, on a aussi participé avec eux à une exposition, à un livre et un album sur le synthé culte EMS Synthi 1OO. Mais pour répondre à ta question le visuel est pour nous indissociable de la musique.

Les projets Deewee sont souvent plus downtempo que vos propres productions, au moins celles qui ont fait votre réputation. Est-ce une manière d’explorer de nouveaux territoires ?

David Dewaele : C’était très important pour nous de faire de la musique qui s’éloignait de l’écosystème dont on faisait partie : produire des tracks que tu peux jouer ensuite dans tes sets et envoyer à tes amis DJ’s. On avait envie de s’éloigner de ce système, on ne souhaitait pas que Deewee soit un label centré sur le dancefloor, on cherchait quelque chose d’unique qui nous permet de sortir des projets comme Die Verboten ou Sworn Virgins mais aussi Emmanuelle ou Bolis Pupul qui sont très différents musicalement mais aussi dansants d’une certaine manière. Le plus important, c’est d’avoir créé notre espace et de le développer petit à petit, comme par exemple avec les Deewee nights pour lesquelles on a construit notre propre sound system sur lequel les morceaux sortis sur Deewee sonnent de manière incroyable.   

Stephen Dewaele : ce sont vraiment de petites soirées, 250 personnes maximum, où l’invitation consiste en un t-shirt qu’on vous envoie et il faut le porter pour entrer, et là on joue tous ensemble, enfin toute la famille Deewee, en alternant avec de petites cessions live. C’est une manière pour eux de débuter sans pression, sans les inconvénients d’un “vrai“ concert et, au fil du temps, ça devient quelque chose d’essentiel qu’ils réclament et dont ils ont envie.

Comment finance-t-on un tel studio ?

Dave Dewaele : Avec notre compte en banque, ce sont nos DJ sets et les lives de Soulwax qui paient les factures.

Stephen Dewaele : La différence entre beaucoup de nos contemporains DJ et nous, c’est qu’ils ont acheté des villas sublimes avec piscine et des Ferrari, mais pas nous !

Peut-on s’attendre à un nouvel album de Soulwax rapidement ?

Stephen Dewaele : On y travaille tout le temps, on est toujours sur trois ou quatre trucs en même temps, mais la situation pour Soulwax est un peu étrange et inattendue car la moitié du groupe vit en Angleterre et l’autre en Nouvelle Zélande alors qu’on aurait vraiment besoin de répéter tous ensembles, mais, rassure-toi, on écrit des morceaux constamment. On vit une situation très étrange pour la 1ère fois de notre vie : en plus de vingt-cinq ans de carrière, c’est la 1ère fois qu’on n’a pas joué en concert ou en tant que DJ’s depuis aussi longtemps. Heureusement qu’on avait le studio pour nous occuper !

Propos recueillis par Patrick Thévenin

Compilation : Foundations (Deewee/Because)