Après le scandale de Carcassonne, que sait-on vraiment de la progression de l’extrême droite dans la police ?

Six heures d’enregistrement accidentel d’une patrouille de police municipale de Carcassonne ont révélé des propos racistes, misogynes et identitaires. Au-delà du scandale, une question beaucoup plus difficile apparaît : existe-t-il des indicateurs...

Après le scandale de Carcassonne, que sait-on vraiment de la progression de l’extrême droite dans la police ?

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Six heures d’enregistrement accidentel d’une patrouille de police municipale de Carcassonne ont révélé des propos racistes, misogynes et identitaires. Au-delà du scandale, une question beaucoup plus difficile apparaît : existe-t-il des indicateurs permettant de savoir si ce type d’idées reste marginal dans les forces de l’ordre ou s’il progresse réellement ?

La caméra devait enregistrer les interventions. Elle a finalement enregistré les policiers eux-mêmes.

Des images captées en novembre 2025 par la caméra-piéton d’une patrouille de la police municipale de Carcassonne ont été révélées en septembre 2026 par Midi Libre. Pendant la séquence, plusieurs policiers tiennent des propos racistes et misogynes, visant notamment des personnes arabes, noires ou migrantes.

Le parquet de Carcassonne a ouvert une enquête. Les policiers concernés ont été suspendus et l’affaire a rapidement pris une dimension nationale. Le Monde rapporte notamment que plusieurs propos ouvertement racistes ont été enregistrés à l’insu des agents.

L’affaire possède également une dimension politique : le brigadier-chef principal au centre des enregistrements appartenait au service de sécurité du Rassemblement national. Après la révélation de l’affaire, le parti a annoncé sa radiation de son service d’ordre ainsi que son exclusion. Selon Le Monde, cette proximité avec le RN a contribué à transformer le scandale local en affaire politique.

Mais Carcassonne permet-il de causer de toute la police ?

Évidemment non.

Quelques policiers enregistrés dans une voiture ne permettent pas de tirer une conclusion sur des dizaines de milliers d’agents.

Mais l’affaire pose une question beaucoup plus intéressante : avons-nous des outils permettant de mesurer la diffusion d’idées identitaires, autoritaires ou d’extrême droite à l’intérieur des forces de sécurité ?

Il n’existe pas, en France, de « baromètre du racisme dans la police » publié chaque année.

Pour essayer de comprendre le phénomène, il faut donc croiser plusieurs indicateurs : comportements électoraux, enquêtes auprès des policiers, résultats syndicaux, sanctions disciplinaires et études sur les relations entre la police et la population.

Le 1er indicateur est électoral

Le chiffre le plus stupéfiant provient des travaux du CEVIPOF de Sciences Po.

Dans une étude consacrée aux élections européennes et législatives de 2024, le chercheur Luc Rouban analyse le comportement électoral de différentes catégories de fonctionnaires.

Aux élections européennes de juin 2024, 46 % des policiers et militaires interrogés déclaraient avoir voté RN. Si l’on ajoute 12 % pour Reconquête, l’ensemble de l’extrême droite atteignait alors près de 58 % dans cette catégorie.

Lors du 1er tour des élections législatives quelques semaines plus tard, le CEVIPOF mesurait 52 % pour le RN parmi les policiers et militaires interrogés, auxquels s’ajoutaient 7 % pour les candidats LR-RN et 1 % pour Reconquête.

Au second tour, le chiffre devenait encore plus stupéfiant : 67 % des policiers et militaires interrogés déclaraient avoir voté RN.

Ces chiffres doivent cependant être interprétés avec prudence. Dans cette enquête portant sur plus de 11 000 personnes, la sous-catégorie « policiers et militaires » ne comptait que 208 répondants. Elle regroupe par ailleurs policiers et militaires, actifs et retraités.

Il ne s’agit donc pas d’un recensement du vote de toute la police française.

Mais la tendance est suffisamment importante pour constituer un indicateur politique : le vote d’extrême droite apparaît très nettement surreprésenté dans cette catégorie professionnelle.

Voter RN ne signifie pas être raciste

C’est ici qu’une distinction essentielle doit être faite.

Voter pour le RN ne permet pas de conclure qu’un individu est raciste.

Un vote peut être motivé par les questions de sécurité, les salaires, l’immigration, la défiance envers le gouvernement, les conditions de travail ou une multitude d’autres facteurs.

Ces chiffres ne constituent donc pas un « taux de racisme ».

Ils montrent en revanche que les forces de sécurité constituent un terrain électoral particulièrement favorable à une famille politique dont l’immigration, l’identité nationale et l’autorité occupent une place centrale.

Les enquêtes internes donnent un autre signal

Il existe aussi des recherches portant directement sur les attitudes professionnelles des policiers et des gendarmes.

En 2024, une étude menée par des chercheurs du CESDIP et du laboratoire Pacte, avec le soutien du Défenseur des droits, s’est intéressée à leur rapport à la population, à la déontologie et au contrôle de leur profession.

Ses résultats montrent une situation contrastée.

Plus de neuf policiers et gendarmes interrogés sur dix désapprouvaient l’utilisation de la force pour obtenir des aveux. Mais 59,8 % estimaient que, dans certaines circonstances, l’utilisation d’une force supérieure à ce que prévoient les textes devrait pouvoir être tolérée.

L’étude complète est disponible sur le site du Défenseur des droits.

Là encore, il ne s’agit pas d’une mesure du racisme. Mais cela permet d’observer certaines conceptions de l’autorité, de la contrainte et des règles professionnelles au sein des forces de sécurité.

Le deuxième baromètre se trouve peut-être dans la rue

Pour mesurer les discriminations policières, il existe un autre moyen : interroger ceux qui rencontrent la police.

En 2024, le Défenseur des droits a fait réaliser par Ipsos une vaste enquête auprès de 5 030 personnes vivant en France métropolitaine.

Les résultats montrent que 26 % de la population déclarait avoir subi au moins un contrôle d’identité au cours des cinq années précédentes, contre 16 % lors de la précédente enquête menée en 2016.

Mais tous les citoyens n’étaient pas exposés de la même manière.

Les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins avaient quatre fois plus de risques d’être contrôlés que le reste de la population et douze fois plus de risques de subir un contrôle dit « poussé », comprenant par exemple une palpation, une fouille ou une conduite au poste.

Par ailleurs, 19 % des personnes contrôlées déclaraient avoir subi un comportement non professionnel, comme du tutoiement, des insultes ou des brutalités.

Le Défenseur des droits considère que ces écarts suggèrent la persistance de pratiques discriminatoires lors de certains contrôles.

Une discrimination ne prouve pas nécessairement une idéologie

Il faut là encore éviter un raccourci.

Un contrôle discriminatoire ne signifie pas automatiquement que le policier concerné adhère consciemment à une idéologie raciste ou d’extrême droite.

Les discriminations peuvent également résulter de stéréotypes, de pratiques professionnelles, d’habitudes collectives, de consignes, de biais inconscients ou de la manière dont certaines missions policières sont organisées.

C’est précisément pourquoi mesurer le phénomène est difficile.

Il existe d’un côté les opinions.

De l’autre, les comportements.

Et entre les deux, il existe la culture d’un groupe professionnel : ce qu’un collègue peut dire, ce que les autres tolèrent, ce qui provoque une réaction et ce qui finit par devenir banal.

C’est précisément ce que rend Carcassonne si troublant

Les policiers enregistrés à Carcassonne ne pensent pas s’exprimer publiquement.

Ils ne répondent pas à un sondage. Ils ne participent pas à une émission de télévision. Ils ne publient pas un message sur un réseau social.

Ils causent entre collègues.

C’est justement ce qui donne à l’enregistrement sa dimension particulière.

Les opinions les plus radicales sont également celles que les individus ont le moins intérêt à déclarer lorsqu’ils savent qu’ils sont observés.

Une caméra-piéton oubliée transforme ici une conversation supposée privée en document public.

Elle ne permet évidemment pas de mesurer l’opinion de l’ensemble de la profession.

Mais elle dévoile quelque chose qu’un sondage peine beaucoup plus à mesurer : la circulation de certains discours à l’intérieur d’un groupe.

Le vrai sujet est peut-être moins le nombre que la tolérance

Chercher à répondre à la question « combien de policiers sont racistes ? » conduit probablement à une impasse.

Il serait beaucoup plus instructif de mesurer dans quelle proportion des policiers entendent régulièrement des propos racistes ou identitaires de la part de collègues, combien les désapprouvent, combien les signalent et surtout combien considèrent qu’ils font simplement partie du décor.

Car un policier tenant des opinions racistes constitue d’abord un problème individuel.

Un environnement professionnel dans lequel ces opinions peuvent être exprimées ouvertement sans provoquer de réaction immédiate devient un problème collectif.

Et c’est là que l’affaire de Carcassonne dépasse largement le cas des policiers enregistrés.

Une progression politique mesurable, un racisme beaucoup plus difficile à quantifier

Les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que « la police française est raciste ».

Elles permettent en revanche de dresser un constat plus précis.

Le vote pour l’extrême droite atteint des niveaux particulièrement élevés parmi les policiers et militaires interrogés. Certaines enquêtes montrent parallèlement une importante tolérance à l’égard d’un usage de la force allant au-delà des règles dans certaines circonstances. Et les études menées auprès de la population continuent de mettre en évidence des écarts considérables dans l’exposition aux contrôles de police selon l’origine perçue.

Aucun de ces indicateurs, pris isolément, ne constitue une preuve de racisme généralisé.

Mis ensemble, ils montrent cependant qu’il existe suffisamment de signaux pour justifier une mesure beaucoup plus précise de la circulation des préjugés racistes, des idées identitaires et des conceptions autoritaires au sein des forces de sécurité.

La caméra de Carcassonne ne fournit pas ce baromètre.

Elle montre surtout pourquoi la France aurait probablement besoin d’en avoir un.